L’intelligence artificielle (IA) est passée en un clin d’œil de la science-fiction à la réalité d’affaires, puis au statut de mot à la mode dans le monde des affaires.
Alors qu’autrefois, l’IA était surtout un sujet de films dystopiques à succès, elle a fait sensation dans la culture populaire l’an dernier lorsque Dall-E 2 et d’autres applications de génération d’images ont permis à pratiquement tout le monde de créer des images réalistes (et parfois controversées) à partir de simples mots-clés.
Depuis, l’engouement autour de l’IA et de l’apprentissage automatique (AA) ne cesse de croître. L’arrivée de ChatGPT a élargi le champ des possibles, touchant autant l’écrit que la voix. Résultat : les créateurs de tous horizons s’inquiètent des impacts potentiels.
À mesure que l’IA s’intègre dans les discussions culturelles, ses usages deviennent plus concrets et tactiques. Cela soulève des préoccupations, autant chez les artistes que chez les politiciens et les chefs d’entreprise.
Les enjeux de l’IA : de l’emploi à la sécurité
D’un côté, plusieurs voix s’élèvent contre l’IA pour les mêmes raisons classiques qui donnent mauvaise presse à l’automatisation en général : On craint qu’elle enlève des emplois à des humains qui en ont besoin. Même si ce point de vue est souvent débattu, il existe peu de preuves concrètes pour l’appuyer — sans parler des nombreux emplois qui devraient voir le jour grâce à une adoption accrue de l’IA.
En y regardant de plus près, les principales inquiétudes entourant l’IA concernent la confidentialité et la sécurité des données. Pour qu’une application d’IA soit efficace, elle doit traiter une grande quantité de données pertinentes. Le « secret de polichinelle » derrière plusieurs applications controversées, c’est qu’elles puisent leurs données partout sur Internet, souvent sans se soucier des droits d’utilisation ou de l’attribution des sources.
Cela rend l’utilisation et l’adoption de l’IA difficiles à réglementer. Non seulement les législateurs américains et canadiens peinent à suivre le rythme des avancées technologiques, mais ils accusent aussi un retard de plusieurs années sur leurs homologues mondiaux pour établir des règles générales de protection des données.
L’UE propose la première initiative Loi sur l’intelligence artificielle
L’Union européenne a été la première à mettre en place une réglementation efficace et applicable Règlement général sur la protection des données (RGPD) en 2016, mais il n’existe toujours pas de règle de droit équivalente, récemment rédigée, aux États-Unis ou au Canada (il faut toutefois noter que toute entreprise qui fait affaire avec des citoyens de l’UE doit automatiquement respecter les normes du RGPD).
De la même façon, l’UE devance aussi les États-Unis et le Canada en matière de réglementation des données liées à l’IA, ayant officiellement proposé la Loi sur l’intelligence artificielle (AIA) en avril 2021. Comme pour le RGPD, l’AIA européenne a servi de déclencheur (et d’inspiration) pour d’autres gouvernements qui cherchent à encadrer l’IA sans freiner l’innovation.
Ainsi, des propositions législatives ont vu le jour des deux côtés de la frontière nord-américaine. L’objectif : assurer une utilisation sécuritaire et responsable de l’IA à l’avenir.
Au Canada Loi sur l’intelligence artificielle et les données (AIDA)
En juin 2022, pour mettre l’accent sur la protection des données tout en encadrant l’adoption de l’IA, le gouvernement canadien a présenté le projet de loi C-27, aussi appelé la Loi de 2022 sur la mise en œuvre de la Charte du numérique.
En plus de la Loi sur la protection de la vie privée des consommateurs (LPVPC) et de la Loi sur le Tribunal de la protection des renseignements personnels et des données (LTPRPD), projet de loi C-27 le projet de loi introduit la Loi sur l’intelligence artificielle et les données (LIAD), qui serait la première loi au Canada à encadrer le développement et le déploiement de systèmes d’IA dans le secteur privé.
À bien des égards, le projet de loi C-27 répond directement au Plan directeur pour une déclaration des droits en matière d’IA publié aux États-Unis en octobre de l’année précédente (nous y reviendrons plus loin), en proposant de nombreuses protections pour les consommateurs et en accordant au gouvernement le droit d’auditer ou d’intervenir directement sur tout système d’IA en production. Contrairement au Blueprint américain — qui demeure surtout une liste de souhaits de la Maison-Blanche — la LIAD fait partie d’un ensemble législatif (le projet de loi C-27) qui suit déjà le processus pour devenir loi.
La loi précise que la LIA vise à :
- Réglementer le commerce international et interprovincial des systèmes d’IA en établissant des exigences communes applicables partout au Canada pour la conception, le développement et l’utilisation de ces systèmes;
- Interdire certains comportements liés aux systèmes d’IA susceptibles de causer un préjudice grave à une personne ou à ses intérêts.
De plus : La notion de « préjudice » dans la LIAD inclut (a) un préjudice physique ou psychologique à une personne, (b) des dommages à la propriété d’une personne ou (c) une perte économique pour une personne.
En pratique, la LIA s’appliquera à toute personne qui exerce une « activité réglementée », définie comme suit :
- traiter ou rendre disponibles des données liées aux activités humaines dans le but de concevoir, développer ou utiliser un système d’intelligence artificielle;
- concevoir, développer ou rendre disponible un système d’intelligence artificielle, ou en gérer les opérations.
Ce que devront précisément faire ces « personnes » reste à clarifier, car la Loi sur l’IA et les données (AIDA) vise surtout à réduire les risques de préjudices et de biais liés à l’utilisation de systèmes d’IA dits « à impact élevé ». Toutefois, la loi ne définit pas encore ce que signifie « impact élevé ». Cette notion devra donc être précisée à mesure que l’AIDA se rapproche de son adoption.
De façon générale, les personnes responsables d’une IA à impact élevé doivent « mettre en place des mesures pour identifier, évaluer et atténuer les risques de préjudice ou de biais pouvant découler de l’utilisation [du système d’IA] ». Elles doivent aussi prévoir des moyens de «surveiller le respect et l’efficacité des mesures d’atténuation des risques ».
La loi exige aussi plus de transparence sur l’IA, notamment en ce qui concerne les données des consommateurs. Par exemple, si un système d’IA est mis à la disposition du public, la personne responsable doit publier (sur un site Web accessible à tous) une description claire et vulgarisée du système, expliquant :
- comment le système doit être utilisé
- les types de contenus que le système est censé générer
- les types de décisions, de recommandations ou de prédictions qu’il est censé produire
- les mesures de gestion des risques mises en place.
Une fois adoptée, la LIAD prévoira aussi la nomination d’un ministre doté de vastes pouvoirs d’application. Celui-ci pourra notamment ordonner aux organisations utilisant une IA à impact élevé de :
- Fournir des documents
- Réaliser un audit ou mandater un auditeur indépendant pour le faire
- Mettre en œuvre toute mesure recommandée dans un rapport d’audit
- Pour un système à impact élevé, cesser d’utiliser ou de rendre disponible le système si celui-ci présente un risque sérieux de préjudice imminent
- Publier sur un site Web accessible au public certains renseignements liés à un audit, tant que cela ne révèle pas d’informations commerciales confidentielles
Les États-Unis proposent un Plan directeur pour une déclaration des droits en matière d’IA
Même si la législation canadienne proposée reste floue sur certaines définitions (par exemple, ce qui constitue précisément une IA à « impact élevé »), la clarté de son langage sur les sanctions et l’application — et le fait qu’elle soit présentée avec une législation plus large sur la protection des données — démontre un plan beaucoup plus concret que ce qui a été proposé jusqu’ici aux États-Unis.
Cela dit, le nouveau cadre américain sur l’IA s’inspire de thèmes présents dans d’autres lois internationales sur la protection des données, mais avec une perspective axée sur la justice sociale et l’équité, un aspect que plusieurs experts estiment avoir été négligé jusqu’à maintenant.
Le plan directeur s’articule autour de cinq grands principes auxquels toute organisation développant ou utilisant l’IA devrait adhérer :
- Systèmes sûrs et efficaces : Les citoyens ne devraient pas être exposés à des systèmes d’IA non testés ou mal calibrés qui pourraient entraîner des conséquences néfastes, que ce soit pour les individus, certaines communautés ou les opérations qui exploitent les données individuelles.
- Protections contre la discrimination algorithmique: En clair, les modèles d’IA ne doivent pas être conçus avec des biais, et aucun système ne devrait être déployé sans avoir été vérifié pour éviter toute forme de discrimination.
- Confidentialité des données : Les organisations ne doivent pas adopter de pratiques abusives en matière de données, ni utiliser des technologies de surveillance sans contrôle.
- Avis et explication: Les personnes concernées doivent toujours être informées lorsque (et comment) leurs données sont utilisées, ainsi que de l’impact que cela peut avoir sur les résultats.
- Solutions humaines, prise en compte et recours: Toute personne devrait pouvoir refuser la collecte de ses données et avoir accès à un intervenant humain en cas de préoccupation.
Aucun gouvernement ne peut, à lui seul, assurer la protection des données et favoriser l’innovation
Le principal conseil pour les dirigeants d’entreprise qui souhaitent explorer l’IA sans risquer d’enfreindre la loi est de procéder avec une extrême prudence. Même s’il existe peu de règles précises sur l’utilisation de l’IA, beaucoup d’efforts sont déployés pour créer exactement ce type de balises.
Les jeunes pousses ont tout à gagner si elles savent utiliser l’IA de façon responsable pour automatiser leurs processus et faire passer leurs opérations à l’échelle, et stimuler l’innovation. C’est particulièrement vrai en R et D, où l’IA peut servir au contrôle qualité ou même remplacer certains spécialistes humains, surtout pour les jeunes pousses en démarrage.
Pour bien définir l’utilisation de l’IA dans le contexte de la R-D, il faut de l’expertise — surtout pour déterminer quelles activités pourraient donner droit à des crédits d’impôt ou à des subventions gouvernementales, permettant ainsi aux fondateurs de prolonger leur marge de manœuvre financière.
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